Le 14 octobre 2024, Elon Musk a été soumis à un interrogatoire serré dans le cadre d'une procédure judiciaire opposant OpenAI à son ancien cofondateur. L'audience, qui s'est tenue à huis clos dans un tribunal de San Francisco, visait à clarifier le rôle exact de Musk dans la création et l'évolution d'OpenAI, laboratoire de recherche en intelligence artificielle qu'il a cofondé en 2015 avec Sam Altman, Greg Brockman, Ilya Sutskever et d'autres.
Les origines d'un projet ambitieux
OpenAI est né d'une préoccupation partagée par plusieurs figures de la Silicon Valley : le risque que l'intelligence artificielle générale (AGI) soit développée de manière non contrôlée par des entreprises privées, notamment Google (qui avait acquis DeepMind en 2014). Musk, Altman et les autres cofondateurs ont alors imaginé une organisation à but non lucratif, ouverte et transparente, dont la mission serait de développer une IA bénéfique pour l'humanité. Musk a promis un financement initial de 1 milliard de dollars, même si, en réalité, seuls 100 millions ont été versés au fil du temps.
Les ambiguïtés de Musk révélées sous serment
Lors de l'interrogatoire, les avocats d'OpenAI ont passé en revue des messages électroniques et des mémos internes datant de 2015-2018. Ils ont montré que Musk avait exprimé des réserves croissantes quant à la dérive commerciale potentielle d'OpenAI. En 2018, il avait proposé de prendre le contrôle total de l'organisation pour la transformer en une entreprise for-profit alignée avec ses propres objectifs, notamment pour rivaliser avec Google. Cependant, lorsqu'il a été questionné sur ses motivations, Musk a nié toute intention de tirer profit personnellement de l'IA. "Je voulais juste m'assurer que l'IA reste entre de bonnes mains. Je craignais que Sam [Altman] ne devienne trop puissant et que l'esprit originel ne soit perdu", a-t-il déclaré.
La scission de 2018 et le départ de Musk
Les tensions ont culminé en 2018 lorsque Musk a tenté de remplacer Altman à la tête d'OpenAI. Les autres membres du conseil ont refusé, préférant maintenir la structure non lucrative tout en créant une filiale à but lucratif (capée) pour attirer des investissements. Musk a alors claqué la porte, affirmant qu'il ne pouvait plus soutenir une organisation qui n'était plus fidèle à ses principes d'ouverture. L'interrogatoire a révélé que Musk avait également demandé à ses adjoints de préparer des plans pour reprendre OpenAI par la force, en utilisant des clauses contractuelles controversées. Ces révélations jettent une lumière crue sur les coulisses d'une des organisations les plus influentes du monde de la tech.
Le contexte juridique et les accusations croisées
Cette déposition s'inscrit dans une bataille juridique plus large. En février 2024, Musk a intenté une action en justice contre OpenAI, l'accusant d'avoir violé son contrat fondateur en se concentrant sur des applications commerciales (comme ChatGPT) au détriment du bien commun. OpenAI a répliqué en déposant une demande de rejet, qualifiant les accusations de Musk de "révisionnistes" et de "tentative de saboter une entreprise qu'il ne contrôle pas". L'interrogatoire du 14 octobre visait à établir si Musk avait effectivement un intérêt légitime dans le respect de la charte initiale, ou s'il cherchait simplement à nuire à un concurrent.
Les témoignages de la défense
Des témoins clés, dont Greg Brockman et Ilya Sutskever, ont été entendus. Brockman a confirmé que Musk était "très impliqué" dans la définition des valeurs initiales d'OpenAI, mais que son départ avait été "précipité par un désaccord stratégique sur la vitesse de commercialisation". Sutskever, qui a depuis quitté OpenAI pour fonder Safe Superintelligence Inc. (SSI), a souligné que Musk avait toujours été "ambivalent" sur la question du profit. "Il voulait créer une organisation non lucrative, mais il exigeait en même temps un contrôle absolu, ce qui est contradictoire", a-t-il déclaré dans une déposition vidéo diffusée au tribunal.
Les implications pour l'avenir de l'IA
Au-delà du litige, cette affaire soulève des questions fondamentales sur la gouvernance de l'intelligence artificielle. Le modèle fondateur d'OpenAI - une organisation à but non lucratif avec une branche commerciale capée - a été copié par plusieurs startups, mais il est désormais remis en question. Les experts juridiques estiment que le jugement pourrait créer un précédent important sur la responsabilité des fondateurs d'organisations hybrides. Si le tribunal donne raison à Musk, il pourrait forcer OpenAI à revenir à une structure strictement non lucrative, ce qui mettrait en péril son développement financier et ses partenariats (notamment avec Microsoft).
Les coulisses de l'interrogatoire
Selon des sources présentes dans la salle, l'atmosphère était électrique. Musk, connu pour son caractère impétueux, a plusieurs fois haussé le ton, accusant les avocats d'OpenAI de "torpiller la vérité". À un moment donné, il a même menacé de se retirer de l'audience, avant d'être rappelé à l'ordre par le juge. Les avocats d'OpenAI ont, de leur côté, présenté une série de courriels où Musk semblait envisager de "détruire" OpenAI s'il ne parvenait pas à en prendre le contrôle. L'un d'eux, datant de 2019, montre Musk écrivant à un associé: "Si je ne peux pas être aux commandes, je préfère que tout s'effondre plutôt que de laisser Sam jouer avec." Cette phrase a provoqué un silence glacial dans la salle.
Le rôle des autres cofondateurs
L'interrogatoire a également mis en lumière le rôle ambigu d'autres cofondateurs. Sam Altman, qui n'a pas témoigné directement ce jour-là, a fait parvenir une déclaration écrite dans laquelle il affirme que Musk "n'a jamais été forcé de partir" et que la proposition de rachat de Musk en 2018 était "inacceptable car elle menaçait la mission". Altman ajoute que le succès commercial de ChatGPT et de DALL-E est précisément ce qui permet à OpenAI de financer ses recherches fondamentales, et que sans cela, l'organisation aurait fait faillite en 2020. Les avocats de Musk ont contesté cette version, arguant que le "succès" était en réalité dû à des investissements de Microsoft qui ont "détourné" l'organisation.
Les enjeux financiers et l'influence de Microsoft
Microsoft, qui a investi 13 milliards de dollars dans OpenAI, est également dans le viseur. Les avocats de Musk ont tenté de démontrer qu'OpenAI n'est plus qu'une "filiale déguisée" de Microsoft, contredisant ainsi l'engagement d'indépendance. Ils ont cité un document interne de Microsoft montrant qu'OpenAI est considérée comme "un fournisseur stratégique" et non comme un partenaire égal. OpenAI a répondu que son partenariat avec Microsoft respecte strictement les limites de la filiale capée, et que Microsoft n'a aucun siège au conseil d'administration d'OpenAI non-profit. Cependant, des échanges de courriels suggèrent que des cadres de Microsoft participaient régulièrement à des réunions stratégiques d'OpenAI. Cette révélation pourrait renforcer la position de Musk.
La perception publique et les médias
L'affaire est suivie de près par les médias technologiques et généralistes. La genèse d'OpenAI est souvent présentée comme un conte moral sur les dangers de l'argent et du pouvoir dans la Silicon Valley. Musk, de son côté, utilise sa plateforme X (anciennement Twitter) pour influencer l'opinion. Il a posté plusieurs messages cryptiques depuis l'audience, notamment: "OpenAI a trahi sa mission. Je n'ai jamais voulu cela. Mais je révélerai tout." Ces posts alimentent les spéculations sur de possibles révélations explosives dans les prochains jours.
Les précédents juridiques
Des cas similaires existent dans l'histoire des startups. En 2017, les fondateurs de Waze ont été confrontés à une plainte d'un ancien associé qui estimait que l'entreprise avait dévié de sa mission initiale de cartographie communautaire. Le tribunal avait donné raison à la société, estimant que les missions peuvent évoluer. Mais l'affaire OpenAI est différente car la structure non lucrative est inscrite dans les statuts et que des engagements spécifiques ont été pris envers les donateurs. Si le tribunal devait considérer que la transformation en for-profit était une violation de ces engagements, OpenAI pourrait être contraint de rembourser les donations ou de modifier sa structure.
Les déclarations finales des avocats
À l'issue de l'interrogatoire, les avocats d'OpenAI ont souligné que Musk n'était plus impliqué dans l'organisation depuis 2018 et que ses plaintes étaient tardives. "M. Musk a attendu que nous devenions le leader mondial de l'IA pour porter plainte. Cela n'a rien à voir avec la mission initiale, mais tout à voir avec sa rivalité personnelle avec Sam Altman", a plaidé l'avocat principal d'OpenAI. La défense de Musk a rétorqué que la mission ne peut pas être changée unilatéralement et que le temps écoulé ne justifie pas la trahison. Le juge a pris l'affaire en délibéré et rendra sa décision dans les prochaines semaines.
Les conséquences possibles pour l'écosystème de l'IA
Quelle que soit l'issue, cette affaire a déjà des répercussions. Plusieurs startups d'IA ont revu leurs statuts pour éviter des ambiguïtés similaires. Des investisseurs hésitent à financer des organisations hybrides, craignant des litiges. Et les régulateurs commencent à s'intéresser de près à la gouvernance des entreprises d'IA. La décision du tribunal pourrait donc influencer la manière dont les futurs labs d'IA seront structurés, avec des implications pour la course mondiale à l'AGI.
En attendant, Elon Musk poursuit son combat sur tous les fronts : juridique, médiatique et technologique. Son entreprise xAI a récemment dévoilé Grok-2, un modèle de langage concurrent de GPT-4. Mais l'ombre du procès plane sur ses projets. L'interrogatoire du 14 octobre n'est que le début d'une bataille qui pourrait redéfinir les frontières entre non lucratif et lucratif dans l'industrie de l'IA. Les jours à venir seront décisifs, tant pour OpenAI que pour l'avenir de la gouvernance de l'IA.
Source: France 24 News