La présence insolite d’un aileron fendant les eaux du Port olympique de Barcelone a animé le dimanche des plaisanciers, ce 21 avril 2026. Le visiteur n’était autre qu’un requin-pèlerin (Cetorhinus maximus), un géant inoffensif dont la taille peut dépasser les dix mètres, mais qui se nourrit exclusivement de plancton. Pour le biologiste Claudio Barría, directeur scientifique de l’association Catsharks, cette observation est particulièrement réjouissante. “C’est une très bonne nouvelle de les avoir ici chaque printemps”, se félicite l’expert, tout en rappelant que ce poisson est une espèce protégée en danger d’extinction. Selon lui, “ces observations sont essentielles pour mieux comprendre la présence et la conservation de cet animal inoffensif”, dont la population est malheureusement en déclin.
Le spécimen aperçu dans les eaux du port de la capitale catalane semblait être un individu juvénile de moins de cinq mètres. Bien que sa proximité avec les structures urbaines puisse surprendre, elle n’est pas exceptionnelle. “Ça peut arriver”, explique Claudio Barría, précisant que l’animal “peut être emporté par des facteurs océanographiques ou par des signaux d’alimentation”. Durant le printemps, les mouvements marins poussent souvent des masses de zooplancton vers les baies et les embouchures, attirant ainsi ces géants des mers. Malgré cette incursion, le passage du jeune requin-pèlerin n’a duré que quelques minutes avant qu’il ne reprenne le large.
Un prédateur filtreur, mythique et menacé
Le requin-pèlerin est le deuxième plus grand poisson du monde, après le requin-baleine. Sa bouche immense, pouvant atteindre un mètre de large, lui permet de filtrer jusqu’à 2 000 mètres cubes d’eau par heure pour capturer le plancton, les petits crustacés et les œufs de poissons. Malgré son apparence impressionnante, il est totalement inoffensif pour l’homme. Historiquement, il a été chassé pour son huile de foie, riche en squalène, et pour ses ailerons, très prisés dans la soupe d’ailerons de requin. Cette pression de pêche a entraîné un déclin dramatique de ses populations dans l’Atlantique Nord et en Méditerranée. Aujourd’hui, l’espèce est classée “En danger” sur la Liste rouge de l’UICN et bénéficie de protections nationales et internationales, comme l’inscription à la Convention de Bonn (CMS) et à la CITES (Annexe II).
La Méditerranée, un hotspot de requins méconnu
Cette observation à Barcelone rappelle que la Méditerranée est un écosystème bien plus riche que ne l’imagine le grand public. “Environ 45 espèces [de requins] ont été recensées en Méditerranée”, souligne Claudio Barría. Parmi elles figurent le grand requin blanc (Carcharodon carcharias), le requin-baleine (Rhincodon typus), le requin-renard (Alopias vulpinus) et le requin griset (Hexanchus griseus). La mer Méditerranée, bien que représentant seulement 0,8 % des océans mondiaux, abrite près de 7 % des espèces de requins connues, dont beaucoup sont endémiques ou menacées. Cependant, ces populations sont fragilisées par la surpêche, la dégradation des habitats, la pollution et le changement climatique. Les observations de requins-pèlerins, en particulier près des côtes, offrent aux scientifiques des données précieuses sur leur distribution, leur comportement et leur état de santé.
Des observations en cascade sur le littoral catalan et audois
Le week-end précédent, deux autres requins-pèlerins avaient été signalés sur le littoral français de la Méditerranée. Samedi 20 avril, un spécimen d’une dizaine de mètres a été observé à moins d’un kilomètre des côtes de Port-la-Nouvelle, dans l’Aude. Le lendemain, dimanche 21 avril, un autre requin – ou peut-être le même – a été aperçu au large d’Argelès-sur-Mer, dans les Pyrénées-Orientales. Ces trois observations rapprochées suggèrent que les eaux du golfe du Lion et de la côte catalane sont actuellement fréquentées par des individus en migration, attirés par les remontées de plancton liées aux courants côtiers. Les biologistes de l’association Catsharks invitent les pêcheurs et les plaisanciers à signaler toute observation via leur plateforme de science participative, afin d’enrichir les connaissances sur cette espèce discrète.
La science participative au service de la conservation
Face à la rareté des données sur le requin-pèlerin en Méditerranée, les signalements du public sont devenus une source essentielle pour les chercheurs. Catsharks, basée à Barcelone, a mis en place un programme de collecte d’observations qui permet de suivre les déplacements des requins et d’identifier les zones importantes pour leur conservation. “Chaque observation nous aide à comprendre les routes migratoires, les aires d’alimentation et les menaces locales”, explique Claudio Barría. En croisant ces données avec les paramètres océanographiques (température, salinité, chlorophylle), les scientifiques espèrent mieux prédire les apparitions et protéger les habitats critiques. Ce travail est d’autant plus urgent que le réchauffement des eaux méditerranéennes pourrait altérer les migrations et la disponibilité du plancton, bouleversant l’équilibre de tout l’écosystème.
L’apparition d’un requin-pèlerin dans un port urbain comme celui de Barcelone, à quelques encablures du centre-ville, est un événement rare mais pas inédit. En 2021, un individu de taille similaire avait déjà été filmé nageant entre les bateaux de plaisance du Port de Barcelone, suscitant la curiosité des médias. De telles incursions alimentent l’intérêt du public pour la vie marine et peuvent servir de levier pour des actions de conservation. Claudio Barría et son équipe profitent de ces moments pour sensibiliser les citoyens à la fragilité des requins et à leur rôle crucial dans l’équilibre des océans. “Les requins sont les gardiens de la mer. Leur présence est un indicateur de bonne santé des écosystèmes marins”, conclut-il.
Plus près de nos côtes, les deux observations distinctes de requins-pèlerins au large de Port-la-Nouvelle et d’Argelès-sur-Mer confirment que le printemps est une période privilégiée pour observer ces géants en Méditerranée nord-occidentale. Les autorités maritimes recommandent de garder une distance de sécurité de 100 mètres minimum avec l’animal, conformément aux règles de protection des espèces marines sensibles. En cas de rencontre, il est conseillé de ne pas le poursuivre, de ne pas le toucher et d’éteindre les moteurs pour éviter de le blesser. Ces consignes rappellent que l’observation respectueuse est le meilleur moyen de cohabiter avec ces créatures fascinantes et de contribuer à leur sauvegarde.
Source: lindependant.fr News